Les petits bateaux qui vont sur l'eau… les grands aussi… Claude Harlé 29 juillet 18 Août 06


Chacun prend ses vacances comme il veut, parfois comme il peut. La mer a ceci de particulier c'est l'incertitude au quotidien, librement consentie avant le départ.
Lorsque cette notion est bien encrée dans l'esprit du navigateur chevronné ou non, l'aventure peut commencer.

Si la canicule a réjoui les marins juillettistes, le thermomètre a cessé de s'emballer pour les aoûtiens avides de rayons X plus modérés. Le vent de Nord-Ouest, très tonique de l'aube au crépuscule, a permis aux Sudistes, allant dans le Nord, d'apprécier ou de déplorer les qualités marines de leur navire, car le " tricotage " pour progresser a ravivé dans notre mémoire le dicton éculé " trois fois la route, quatre fois la grogne, cinq fois la misère… "
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Après avoir alourdi  " Juliénas " dit Jujule, de différents " liquides " indispensables : eau, carburant, quelques bonnes bouteilles…, ainsi que les vélos pliants pour les ballades à terre, et de quoi nourrir les marins ; nous décidons de partir en escadre (bateau de ma cousine et de sa famille) le dimanche matin. La pluie vient quelque peu perturber mon réveil matinal et celui de mon équipier préposé aux manœuvres d'avant.
Nous quittons le vieux port sous le crachin presque breton… persuadés que " la pluie du matin n'arrête pas le pèlerin " et que nous serons - par choix - entourés  d'eau salée sur la coque et par résignation… d'eau douce sur le pont.

La Pallice, laissée à tribord, l'Ile Ré à babord, Jujule connaît le parcours, tracé sur la carte chaque année : cap compas 335, là d'où vient le vent dès ce matin. Même pas gratifiés d'un petit " portant " pendant quelques heures pour filer droit devant. On appelle ça la Plaisance.

Après huit heures de mer, escale à Port Bourgenay, petite marina au Sud des Sables d'Olonne, de taille humaine, où j'ai des souvenirs nautiques, quelques habitudes et un accueil chaleureux.Ma cousine Françoise sur son " Margot " 12 mètres, prolonge jusqu'aux Sables. Le lendemain toujours aussi humide et peu sympa, poursuite sur le même cap à l'assaut de l'Ile d'Yeu, ayant parcouru laborieusement 70 milles depuis LR.

 " L'avis de coup de vent ". prévu pour le lendemain, nous entrons, tôt dans l'après midi deux jours après notre départ de La Rochelle, dans le port de l'Ile d'Yeu et une place sur un ponton. Le Capitaine et son second ayant envie de profiter de cette Ile au charme légendaire, nous décidons de nous accorder une journée sur le plancher des vaches.


La marina et le bassin à flot font rapidement le plein, escale traditionnelle des montants et descendants de la côte Atlantique. Avant même le coucher du soleil, la Capitainerie annonce :. " port complet, navigateurs, allez ailleurs !". Comment peut-on refuser d'accueillir des bateaux alors que la situation se dégrade à l'extérieur et qu'aucun autre port n'est accessible à moins de cinq heures de mer à l'approche de la nuit ?

C'est une situation nouvelle à laquelle je n'avais pas à réfléchir dans les années passées. Elle est due au développement de la plaisance plus important que celui des installations portuaires. J'ai vécu une époque merveilleuse et privilégiée où l'accueil dans les ports (pas encore des marinas) ne posait aucun problème, sinon une relation délicate avec les pêcheurs qui admettaient difficilement que d'autres jouissent de la mer pour leur plaisir alors qu'Elle a toujours été leur espace de travail.
Nous retrouvions dans chacune de nos escales, les amis de longue date ou d'un jour. Le monde de la plaisance était petit et nous nous connaissions ou faisions spontanément connaissance passant d'un bord à l'autre pour évoquer nos parcours, nos souvenirs les plus marquants. Les architectes de nos bateaux, peu nombreux, nous permettaient d'identifier par leurs silhouettes, leur origine et leurs propriétaires. S'ils étaient marins, le confort intérieur n'était pas essentiel .

Cette différence m'est apparue il y a deux ou trois ans : La population navigante, la dimension des bateaux, ( mon Fantasia de 8 m est aujourd'hui l'un des plus petits si j'exclu les Muscadet, Mousquetaire où autres unités de l'époque 60/75) les utilisateurs, propriétaires mais aussi loueurs aux attitudes parfois surprenantes, ainsi que l'apparition grandissante, voire exponentielle… des vedettes à moteur.
Alors il faut bien admettre que l'entassement dans les marinas commence à poser des problèmes autant par le manque d'espace que par le comportement des plaisanciers souvent loueurs et qui n'ont pas reçu des " anciens " ni la rigueur ni l'éducation qui permet à chacun de se trouver bien à côté de l'autre pour y passer la nuit. Ce n'est pas général, mais suffisamment important pour imaginer ce que cela peut devenir dans les 10 ans à venir. J'ai vu rentrer 70 bateaux dans le bassin à flot du Palais alors qu'il semblait presque complet. C'est comme un suppositoire… ça rentre, mais la sortie est difficile… J'ai eu parfois le sentiment d'être dans un camping-car sur le parking….. Situation inimaginable il y a 10 ou15 ans.


Après le coup de tabac, le vent faibli lentement et toujours dans le nez pour progresser vers Belle Ile ou La Trinité. C'est seulement le troisième jour, avec une petite brise du Nord, que nous allons en ligne directe pendant quelques heures vers notre nouvelle escale.
Finalement ce sera La Trinité, pour, dès le lendemain, pénétrer dans le golf du Morbihan aux courants impressionnants, couloirs bouillonnants , abrité de la mer du large, où les iles sont plus accueillantes les unes que les autres. Nous prenons la rivière jusqu'à Auray pour y retrouver des amis, tandis que  " Margot " fait escale au Crouesty pour un changement d'équipage.
Trois jours au milieu des iles toujours aussi belles mais trop envahies de mouillages surchargés. Je vois là aussi la taille des bateaux. Le mien passe encore pour un petit voire le plus petit en dehors des Muscadet qui caracolent avec agilité dans la plume en nous dépassant… C'est agaçant !...

Puis direction Groix : parking surchargé. Chacun essaye d'arriver tôt pour avoir une place sur le ponton et comme il y en a peu, on se retrouve sur les tonnes extérieures à touche-touche. Reparti rapidos le lendemain matin pour la rivière du Belon remontée jusqu'aux mouillages pour se goinfrer de langoustines fraîches et dodues chez mes amis dans leur maison qui domine la rivière. Puis Port-Manec'h et l'Aven, magnifique rivière jusqu'à Pont-Aven, pour un bain de famille quelques jours.
Les Iles des Glénan seront pour l'an prochain. Le temps passe trop vite. Il faut remettre l'étrave vers le Sud. Le port du Palais à Belle-Ile, complet. Juste une place pour Jujule grâce à son petit tirant d'eau, pas loin de la cale. .

Re départ sous spi, vent de travers, (enfin !) jusqu'à l'Ile d'Yeu. Port complet, mouillage en rade secoué par les bateaux moteurs jusqu'à minuit.
Descente à Port Bourgenay au moteur faute de vent. Margot nous suit. Retrouvailles après quelques jours, pour dîner ensemble. Nous sommes le 15 Août. C'est la fête de la mer, il fait très beau : tout ce qui flotte sort du port pour jeter des fleurs en hommage aux marins disparus et, la nuit venue, un superbe feu d'artifice éclate au dessus de notre bateau.

Au réveil, vent de Sud-Est (dans le pif une fois de plus). Quelques grains musclés pour ne pas perdre la main et continuer à se dire que la mer et le vent doivent être affrontés avec lucidité et humilité en pensant qu'après la pluie, le beau temps revient toujours…… Margot nous suit, GPS branché. Pas de visi. L'équipage cherche " le Rochat " décroché de sa place depuis quelques temps, mais inscrit sur la carte nouvellement imprimée….


Juste après le pont, laissant cette fois La Pallice à babord, ce sont les montagnes russes, vagues à négocier sans danger aucun, mais il m'est revenu en mémoire un Tour de l'Ile de Ré, à ce même endroit, furie de la mer, furie du vent, l'anémomètre bloqué et ce bruit particulier des vents exceptionnels que j'ai désormais dans l'oreille. 500 voiliers dans les parages, dont certains en déroute, surpris par les éléments auxquels ils n'étaient pas préparés. Spectacle allussinant d'une mer bouillonnante.
Puis le phare Richelieu, signe de FIN du voyage, passage des tours associées à l'histoire d'une ville attachante et un port protégé, dont l'accès " voiles hautes " se mérite….

J'avais promis à JP un retour soleil, vent portant, force 2/3…. Ce fut la chevauchée fantastique !!!
Pas dégoûté l'ami JP, mais heureux de retrouver la prairie qui mène à sa barque au bord de sa rivière……

Et puis, après toutes ces réflexions sur notre société navigante, restons optimistes en regardant la mer, les dauphins désormais familiers de nos eaux, la Côte , les Iles avec leurs aspérités naturelles, les abris " sous le vent " où les vrai marins, le soir venu, posent la " pioche " pour y trouver le calme, des voisins qui nous ressemblent et suffisamment proches pour gonfler l'annexe, partager avec eux le verre de l'amitié et parfois le repas.

La mer reste la mer, toujours renouvelée, celle qui nous apaise, suscite la réflexion, l'humilité, inspire les peintres, les poètes, et ceux qui dessinent les bateaux.