DE PORT CAMARGUE A MINORQUE
texte et photos de Alain Brixel ( Zorrito )
Comment faire partager les photos de mon escapade de Port Camargue à Minorque à bord de Zorrito avec les membres de Fantasiami ?
Cela a été un périple inoubliable, d'autant plus que c'était la première fois que je perdais la côte de vue, première fois que je passais la nuit en mer et tout ça en solitaire. Spitz "le renard rouge" et Christine n'auraient pas apprécié, surtout le coup de vent nocturne subi au large de Rosas avant de rejoindre ce port à 3h et demi du matin.
Mais ce n'était pas cher payé pour avoir le privilège de naviguer à trois reprises au milieu des dauphins et de croiser une baleine, sans parler d'une nuit idéale, la veille de mon arrivée à Minorque avec une voie lactée fantastique...
Voici le récit de ce voyage :
Vendredi 1ier aout 2008
Départ de Port Camargue
La météo avait prévu du NW force 4 à 5, en fait c'est du sud autour de 13 nœuds, donc parfaitement contraire à ma destination!
Sortie du port à 12h15, je constate que le moteur ne charge pas les batteries, j'ai installé récemment un coupleur-séparateur de batteries que je n'ai pas eu le temps de tester, je modifie une connexion au niveau de l'alternateur: ça fonctionne !
A15h je me traine au niveau de l'Espiguette, gagnant péniblement vers le sud en tirant des bords. J'appelle Christine avec mon portable tant que j'ai accès au réseau: " Je te rappelle dans une heure, ça passe bien encore " Je suis à moins de 10 milles de la côte.
Vers 17 h je suis à 14 milles de l'Espiguette, et le vent tourne au NW enfin je progresse, le ciel se couvre. 19H30, le vent fraichit je prends un ris dans la grand-voile, je n'arrive plus à joindre Christine, seule la VHF me relie à la terre. Un cargo s'approche sur tribord, d'après mes relèvements il doit me passer devant, je le surveille. Il commence à faire sombre et le vent augmente encore. Le cargo s'est rapproché et comme ma vitesse a augmenté j'hésite à manœuvrer pour l'éviter. 20H10 le vent souffle à 22 nœuds avec rafales à 28 nœuds, j'ai réduit encore la grand-voile et enroulé un peu le génois. Incroyable :le cargo a stoppé, comme pour me laisser passer, je lui passe devant en espérant qu'il me voit et qu'il ne va pas redémarrer maintenant.
Je suis un peu angoissé: plus de contact avec Christine, la nuit tombe, le temps est menaçant, et ce cargo qui me laisse la priorité !
21h05, l'alarme du sondeur se déclenche : moins de 2 m d'eau ! Il y a un haut fond ?! Je me précipite sur la carte, en attendant le choc, mais non ici il y a plus de 100m, en fait le sondeur a perdu le fond et il fait n'importe quoi, je désactive l'alarme, ouf ! Encore de quoi augmenter mon stress!
22h00, 35 nœuds de vent du NW rafales à 40 nœuds, j'ai pris le troisième ris et sérieusement réduit le génois.
23h00, je suis à la latitude de Perpignan à 90 kms au large, rafale maxi à 51 nœuds, j'ai ferlé la grand-voile, il ne reste qu'un petit bout du génois, la mer s'est formée et je suis bien secoué, ça tape fort à l'avant et les paquets de mer retombent sur le pont, le pilote s'acharne à maintenir le cap au 180, pourvu qu'il tienne, je n'ai pas du tout envie de sortir pour prendre sa place!
Minuit, vent 38 nœuds, je suis couché sur la banquette sous le vent, d'un bras je cramponne la table du carré pour ne pas être éjecté. Zorrito encaisse, pour moi c'est un cauchemar, mais je n'ai pas le choix : il faut tenir c'est tout. Toutes les demi-heures je passe la tête par le capot pour faire un tour d'horizon, évidemment je me fais arroser!
A 1H00, les lumières d'un cargo sur l'avant bâbord, 34 nœuds de vent, Zorrito avance à 5 nœuds vers le sud.
A 2H00, cargo sur l'arrière. A 3H00, je suis à la latitude de Port Vendres à 42 milles au large (78 kms), un autre cargo sur l'avant tribord, vent 37 nœuds, Zorrito 6 nœuds.
J'ai l'impression que mon feu de mât ne fonctionne pas, je vérifie le fusible il a l'air OK, je constaterai plus tard que je me suis trompé d'interrupteur!
4H00, le vent se maintient à 37 nœuds (68 kms/H), Zorrito progresse à 6,5 nœuds en encaissant les coups, le pilote fait son travail, je mets le moteur en marche pour recharger les batteries bien que la jauge soit à 12,5 volts.
6H00, le jour se lève et je peux voir la mer : elle a une sale gueule, ça déferle de partout, sur ma gauche pas loin encore un gros tanker, une demi heure avant je ne l'ai pas vu ! Il y a du café encore tiède d'hier dans la thermos, la tasse a peine bue est régurgitée dans l'évier.
Pendant la nuit j'ai eu le mal de mer sûrement déclenché par le stress et la fatigue, mais dès que j'étais allongé les yeux fermés ça passait. Toutes les demi-heures je me dépêchais de noter ma position, le cap et les vitesses avant que ça revienne.
J'ai laissé la grand-voile ferlée et déroulé un peu le génois, il y a toujours 35 nœuds de vent, Zorrito avance vent arrière autour de 5 nœuds au GPS, le cul du bateau est poussé à droite ou à gauche par les vagues, le virage amorcé est rattrapé par le pilote mais souvent la correction est trop importante et Zorrito dérape sur l'autre bord : on avance en zigzag et c'est surtout assez inconfortable.
J'ai mis mon harnais et je suis attaché, je prends la barre, je suis plus efficace que le pilote. Quand la vague arrive sous l'arrière, je sens tout de suite la traction de la barre et je compense aussitôt juste ce qu'il faut pour garder le cap, le bateau est soulevé de l'arrière et parfois il y a un beau départ au surf, le loch dépasse alors les 10 nœuds, c'est assez amusant. Ensuite ça freine car la vague est passée sous le bateau et lui oppose sa face arrière.
A la barre j'entends très bien les déferlantes arriver en grondant dans mon dos, mais curieusement elles s'étouffent dès qu'elles approchent du tableau arrière, probablement perturbées par les turbulences du sillage, c'est très bien comme ça !
Vers 9H00, ce samedi 2 aout, je suis à 66 milles de la côte espagnole, toujours 35 nœuds de vent, je suis somnolent à la barre, tout à coup ils sont là : 2, 4, 6 dauphins qui griffent la surface de leur aileron à droite et à gauche de l'étrave de Zorrito. Je rebranche en vitesse le pilote, dégringole dans la cabine pour attraper l'appareil photo, je fais un bout de film, c'est merveilleux ! Pendant quelques instants un couple se maintient juste devant l'étrave comme une escorte, puis ils m'abandonnent en bondissant hors de l'eau, je suis trop lent pour eux ! Du coup le moral remonte mais j'ai une pensée très émue pour Christine et Hugo qui ne sont pas là pour voir ça.
Je reprends la barre encore tout joyeux de ma rencontre, un souffle à 20 m sur ma droite, je tourne la tête il y a un panache de vapeur dans l'air au dessus de l'évent d'une baleine ! De nouveau je fonce chercher l'appareil photo, nouveau souffle, son dos s'arrondit, elle plonge, trop tard pour la photo. Extraordinaire ! Que d'émotions en quelques minutes, ça compense largement la nuit pénible que je viens de passer.
Le soleil brille et il me semble que ça se calme, 10H00, 27 nœuds de vent, je fais comme si je n'avais rien remarqué.12H00, ça se confirme 19 nœuds, la mer se calme aussi.
Toute l'après-midi ce sera de la navigation tranquille, très agréable, à 17H00 plus que 15 nœuds de vent, et enfin à 18H00 calme plat ! Il y a encore un peu de houle de nord, un peu de moteur pour avancer quand même et recharger les batteries.
20H00,le vent revient doucement de l'ouest, une petite brise tiède, je sens que la nuit va être belle, je suis à 78 milles (144 kms) à l'est de Barcelone.
21H00 le soleil se couche, j'allume tous mes feux de position, il y a 9 nœuds de vent, Zorrito glisse à 4,4 nœuds sur une eau apaisée. Par prudence, et puis après tout je ne suis pas pressé, je prends deux ris dans la grand-voile.
La nuit sera superbe, toutes les demi-heures le réveil sonne, je note la position et les vitesses, vérifie le cap, je monte sur le pont pour faire un tour d'horizon : personne, le bateau avance bien, le vent est tiède, la voie lactée est extraordinaire, c'est parfait!
8H00, je me réveille pour de bon et je grimpe sur le pont : Terre ! Minorque est là un peu voilée dans la brume, comme prévu un peu sur la gauche à environ 28 milles.
Il fait très beau, mais le bon vent d'ouest qui a tenu toute la nuit est remplacé par un petit souffle du nord, Zorrito se traine, j'envoie le spi qui nous tire pendants quelques heures, puis vers midi plus de vent!
Je me baigne dans une eau à 25°C d'un bleu magnifique, je suis à 14 milles du cap Nati.
Ensuite, moteur! Les 7 chevaux du petit diesel nous poussent sans peine à 4,5 nœuds vers l'ile dont on distingue de mieux en mieux les plateaux arides et les falaises.
Vers 16H00 toujours pas de vent, je double la pointe Minorque, les falaises sont superbes, avec parfois une cascade qui tombe dans la mer, pas si aride que ça Minorque. Je cherche une cala ( calanque ) ou mouiller, les deux premières sont fermées par des bouées : réservées aux baigneurs. Ensuite j'arrive devant l'embouchure de la cala de Ciutadella, j'hésite a entrer directement, je passe sur canal 9 à la VHF pour demander s'ils peuvent m'accueillir, mais il y a déjà un bateau espagnol qui tente sans résultat de contacter la capitainerie. Je décide de poursuivre ma route, ce ne sont pas les calas qui manquent mais je ne veux pas trop m'éloigner de Ciutadella, c'est là qu'arrive le ferry de Majorque, et si mon frère Bruno me rejoint c'est là que je le récupèrerai. Finalement j'entre dans la cala Santandria, à moins de 2 milles de Ciutadella. Il y a déjà là quelques bateaux à moteur et voiliers, je repère un emplacement possible près d'un voilier, virage à 180 °, je mets au point mort, je jette l'ancre que j'avais déjà préparée sur le pont, marche arrière pour la planter dans le sable. Ensuite je saute à l'eau pour porter une amarre à terre. Avant que j'atteigne la petite falaise un français me rejoint avec son annexe et m'aide à passer l'amarre dans un des nombreux trous de cette roche qui est comme du gruyère. Il me ramène à mon bord. Ça y est j'y suis! Il est 17H30, 2 jours 2 nuits et 5 heures pour faire 229,6 milles ( 425 kms).
Cette cala à l'air très sympa, mais problème : malgré la démarche faite avant de partir mon téléphone ne fonctionne pas! Je dois aller à terre pour rassurer Christine.
Je gonfle mon annexe ( c'est la première fois que je la sors de son sac ), je constate que le tableau arrière se décolle des deux boudins et une fois mise à l'eau qu'il y a des fuites, je colmate rapidement au mastic polyuréthane, ça devrait faire l'affaire dans l'immédiat. Le petit moteur 2cv me propulse jusqu'à la plage au fond de la cala. Après avoir fait de la monnaie et bu un Fanta naranja glacé, j'appelle Christine d'une cabine dans un hôtel,quel plaisir d'entendre sa voix, je lui raconte mon voyage et je lui demande de voir avec Orange pour résoudre mon problème de téléphone.
Rentré à bord : un petit pastis et je me fais chauffer une demi boite de Chili con carne, ça va très bien... un peu de lecture et dodo.
Lundi 4 aout 2008
Réveil vers 10H00, les 3 voiliers et la grosse vedette qui m'entouraient sont partis, je n'ai rien entendu! D'abord un café, ensuite avec masque et tuba, je saute à l'eau, 24,5 °C, il y a plein de petits poissons et quelques méduses marron. Il y a 4 à 5 m de fond, et mon ancre est bien plantée dans le sable.
Comme la veille j'ai voulu laisser mon annexe dans un coin de la plage, à la limite des rochers, mais ce matin il y a le loueur de jetskis et de pédalos, il me fait comprendre que ça n'est pas possible, mais aimablement il m'indique un endroit ou je peux amarrer mon pneumatique, pas de souci.
Je fais le tour de la cala en prenant des photos, je visite aussi la tour récemment restaurée implantée à l'entrée de la cala. Vers 13H30 retour au bateau je me prépare la deuxième moitié du chili, pendant que ça chauffe j'explore le paramétrage de mon téléphone, je lance une recherche de réseau et miracle ça marche, je suis de nouveau relié à ma famille ! Ce soir je vais contacter Bruno, je serai soulagé s'il pouvait faire le retour avec moi.
L'après-midi je vais à pied à Ciutadella, 2 ou 3 kms sous le soleil. Au supermercado " DISKONT" j'achète deux T-shirt, j'ai oublié d'en emporter en rechange et celui que je porte est un peu troué ! Le port de Ciutadella a l'air sympathique mais saturé. Je vais prendre un café au club nautique, et je tente d'envoyer des photos par internet mais sans succès, dommage.
Retour au bateau, le soir je contacte Bruno : il devrait pouvoir venir, à confirmer le lendemain soir. La météo est favorable pour les jours qui viennent, si il ne vient pas je décide de repartir sans attendre.
Mardi 5 aout 2008
J'ai passé une bonne nuit malgré un peu de houle qui a fait rouler le bateau dans la première partie de nuit, le mouvement ne me dérange pas, par contre les drisses et câbles électriques qui cognent à l'intérieur du mât c'est particulièrement agaçant !
Il fait très beau et chaud, je nage aux alentours du bateau avec masque et tuba, sur le fond je ramasse une canette de bière en aluminium que je jette au passage dans mon annexe amarrée à l'arrière de Zorrito, prévoyant de la mettre à la poubelle quand j'irai à terre. En début d'après-midi, je trouve au fond de l'annexe une petite pieuvre sortie de la cannette, elle est morte au soleil ... J'aurais mieux fait de m'abstenir de ce geste écolo, je remets la pieuvre à l'eau, à peine a-t-elle coulé d'un mètre que les poissons se précipitent pour la dévorer.
Je retourne à Ciutadella acheter quelques souvenirs, et visiter la vieille ville, très jolie et bien entretenue, les gens sont très accueillants. Beaucoup de touristes, allemands surtout.
Le soir, Bruno m'apprend qu'il ne peut pas venir, retenu par ses obligations professionnelles. Je vais donc appareiller dès demain matin.
A bâbord un voilier est venu mouiller à quelques mètres de Zorrito, les deux couples de français qui composent l'équipage m'invitent à leur bord pour l'apéritif. Mon annexe étant un peu disloquée, Gérald fait le taxi avec leur minuscule pneumatique (je préfère ne pas prendre l'appareil photo), je passe un très agréable moment à leur bord, ils ont loué leur bateau à Palma pour une semaine. Et surprise ! Christine la femme de Gérald a une sœur qui habite Jacou à 200m de chez nous ! Et d'ailleurs ils y seront après leur séjour aux Baléares, un autre apéro en perspective...
Mercredi 6 aout 2008
8H10, Gérald et Christine larguent mes deux amarres arrières ( ce qui m'évite de me mouiller ) et je lève l'ancre. Je prends à l'envers le chemin par lequel je suis arrivé il y a trois jours.
J'ai renoncé à faire le tour de l'ile, ça m'aurait pris un jour de plus et j'ai envie de rentrer...
Poussé par un léger vent du sud je repasse la pointe Minorque, et c'est maintenant cap au nord.
Je suis à plusieurs reprises en contact avec Christine ( la mienne ), elle me donne la météo prise sur internet, pour les zones Minorque et Lion, ça se présente pas mal dans l'immédiat. 9H40, je perds le contact téléphonique pourtant je ne suis qu'à 2 milles du cap Nati. Je profite du vent du sud qui me pousse à 5 nœuds voiles en ciseau. Ensuite ça faiblit, j'envoie le spi, il faut que ça vaille la peine car je suis seul et il y a pas mal de choses à faire avant d'établir cette voile, et autant pour la ranger.
11H15, sans y croire je tente de contacter Christine: super la liaison est bonne ! Ce sera le dernier contact avant Rosas.
Un cargo et deux ferries passent à quelques milles devant mon étrave, probablement en route pour Barcelone.
13H45, comme toujours la radio est en veille sur canal 16, j'ai la surprise d'entendre un appel pour Zorrito ! C'est Anémos le voilier de Gérald qui m'appelle, on bascule sur le canal 72, c'est très sympathique, on échange les nouvelles : ils ont du vent et moi presque pas. Ils me souhaitent un bon retour, on prévoit une vacation sur le canal 72 à 19H00.
Le temps est splendide, j'avance doucement au moteur, mer d'huile, je suis à nouveau escorté par des dauphins, l'eau est cristalline je fais quelques photos et un bout de film. Dans les plis du rideau de la cuisine je découvre un beau grillon noir probablement embarqué à Santandria, je place prés de lui des miettes de gâteau. Je me douche sur le pont, l'eau est à 28°C ! Seul désagrément : toutes les 5 minutes une bouteille ou un sac plastique passe le long du bord....
Dans l'après-midi le vent s'établit à l'est autour de 10 nœuds, ça me va. A 19H00, comme prévu je tente de communiquer avec Anémos : la VHF reste silencieuse, je suis à 36 milles de la côte nord de Minorque, déjà trop loin... Le léger vent d'est se maintient, je commence une nouvelle nuit entrecoupée de tours d'horizon, à 22H00 feu de mât d'un voilier sur tribord. La houle se creuse bien que le vent reste relativement faible, à 1H00 je remets le moteur en route pour tenter de réduire le roulis. 5H00, un navire sur tribord. 6H00, le jour se lève et achève le dernier souffle de vent d'est, je suis à la latitude de Barcelone exactement sur la même route qu'à l'aller. A 8H00 retour d'un petit vent du nord-est qui repasse ensuite à l'est pour s'éteindre complètement à 11H00: le moteur tourne à nouveau.
C'est curieux, quand je suis dans le carré j'ai l'impression très nette d'entendre des voix, comme si deux personnes parlaient à voie basse derrière la porte de la cabine arrière, c'est un phénomène qui s'est déjà produit lors du voyage aller. C'est probablement le mélange de tous les bruits de l'eau qui coure le long du bord, les grincements de la barre, des écoutes, les frottements des objets qui bougent dans leurs équipets. Ca me rappelle le récit d'un navigateur solitaire qui dans les mêmes circonstances, persuadé que des passagers clandestins étaient cachés dans la soute à voiles, était allé jusqu'à soulever le capot avant et ordonner aux intrus de sortir de là !
12H00, le vent du nord s'établit franchement à 16 nœuds, je marche au prés serré entre 4 et 5 nœuds, Zorrito tape dans les petites vagues, c'est assez pénible. Évidemment je ne peut plus garder mon cap plein nord, ma trajectoire s'incline au nord-ouest, je me rapproche de la côte espagnole, toujours hors de vue.
En fin d'après-midi le vent hésite entre NW et NE, ça n'avance pas, le ciel est bien gris, je descends tout et mets le moteur, cap au nord, j'ai encore le plaisir de voir quelques dauphins. Les bulletins météo annoncent du vent NW force 7, je décide quand même de poursuivre vers le nord . Puis nouveau bulletin qui précise qu'il pourra y avoir des épisodes à force 8... Réflexion faite, je décide vers 19H20 d'aller faire escale à Rosas ou à La Escala , bien qu'une arrivée de nuit ne m'enchante pas vraiment car je n'ai pas de carte détaillée de la baie de Rosas. Je suis à 32 milles de Rosas, avec grand-voile réduite et génois, je mets le cap au 275. Il a 10 à 15 nœuds de vent du nord, j'avance à 4,5 nœuds, soit 7 heures de route si rien ne changeait. A 21H00, il fait nuit et je sens la tempête arriver: 20 nœuds avec des petites rafales soudaines. A 22H10 je note: NW 35 nœuds, rafales, 3 ris dans la grand-voile, génois réduit. La prise du 3ième ris a été acrobatique avec Zorrito qui faisait des sauts de cabri, le bateau reste équilibré et le pilote tient bien le cap, je contrôle le cap vrai au GPS. A 23H00, ça se gâte pour de bon, la mer s'est formée, les déferlantes frappent durement la coque, j'ai des rafales à 44 nœuds, j'ai mis le moteur en route pour aider Zorrito à se relancer après le choc des vagues. Je suis réfugié à l'intérieur, toujours une main cramponnée quelque part, je mange des dates et des amandes, j'arrive même à me faire une tasse de café soluble froid. Dehors je vois seulement le cockpit avec le brave pilote qui se fait régulièrement arroser par les paquets de mer. A minuit le vent souffle à 44 nœuds avec des rafales à 47 nœuds, ce qui correspond à force 9! Je suis sorti pour enrouler presque complètement le génois, je voyais l'étrave du bateau projeter des embruns éclairés en vert à droite et rouge à gauche par les feux de position, pas de navire en vue, tant mieux, j'ai assez de soucis avec les éléments. Je suis à environ 15 milles de Rosas, je vois les lumières de la côte, c'est rassurant et inquiétant à la fois...
Les conditions se dégradent encore, les chocs sont extrêmement violents, j'ai l'impression parfois d'être en apesanteur quand Zorrito plonge dans le creux entre deux vagues, mais aussitôt c'est le choc contre la vague qui arrive, je m'attends à voir la coque éclater au coup suivant ou la quille s'arracher en emportant le fond du bateau. 0H30, je note dans mon livre de bord : vent 52 nœuds, vitesse GPS 5 nœuds, cap 281, super dur, rafales +60 nœuds. La note suivante sera écrite à quai à Rosas, dans l'intervalle je ne ferai que porter ma position sur la carte.
Zorrito tient toujours son cap et ne se désintègre pas, vers 1H00 je suis sous le vent du cap Creus, et j'entre dans la grande baie de Rosas, j'espère naïvement que la mer et le vent vont s'atténuer à l'abri du relief, mais non seulement ça ne se calme pas mais j'ai bien l'impression que c'est encore plus violent, probablement un effet venturi. De temps en temps je sors la tête par le capot, je vois très bien les lumières de la ville et le phare qui me guide vers Rosas, avec la lampe torche je vérifie qu'aucun cordage ne traine par dessus bord : le blocage de l'hélice serait catastrophique ! Une fois j'ai pris le micro de la radio en main, non pas pour déclencher les secours, mais juste pour signaler ma présence et ma situation, finalement je ne l'ai pas fait.
1H30, la côte se rapproche, sur le bloc marine (instructions nautiques) je mémorise la configuration du port et des abords immédiats, il va falloir sortir et prendre les choses en main, je jette un coup d'œil au moteur: OK, j'enfile ma veste par dessus mon gilet automatique, et me voilà dans le cockpit, je finis de rouler le peu de génois qui restait, je choque la grand-voile pour l'affaler et la ferler, je pousse les 7 chevaux du moteur à fond et je prends la barre. Cap sur le phare de la Bateria Blancals, quasiment face au vent, je suis copieusement aspergé, heureusement l'eau est tiède mais très salée, je n'y vois pas grand' chose à travers mes lunettes que j'essuie tant bien que mal avec mes doigts, je suis inquiet: l'échappement dégage un gros panache de fumée que je vois bien dans le halo du feu de poupe, je ne peux pas réduire car même à fond j'ai l'impression que je ne fais que du sur place, pourvu que le moteur ne me lâche pas, le speedomètre indique environ 2,5 nœuds, mais je ne peux plus confirmer avec le GPS qui est à l'intérieur. Enfin très lentement, je vois les lumières se rapprocher, et peut-être au bout de une heure et demi de lutte contre le vent et les déferlantes, la mer et le vent sont enfin un peu masqués par le relief, du coup la vitesse de Zorrito augmente, aussitôt je réduis le moteur pour le soulager. Je ne vois pas la limite de la côte, mais je vois au sondeur la profondeur diminuer, j'oblique un peu à bâbord dans la direction du port, dont je ne peux absolument pas distinguer les feux d'entrée, complètement noyés dans les lumières de la ville.
Les conditions s'améliorent encore je réduis à nouveau le moteur, c'est quasiment gagné ! Je repère enfin les feux du port, je passe entre les deux jetées, et je me dirige vers la partie du port réservée à la plaisance.
Deux hommes sur le quai me font des signes avec leurs lampes, je me présente parallèle au quai, ils prennent mes amarres. Je saute à terre, et leur serre la main, ils sont étonnés d'apprendre que je suis seul et que j'arrive de Minorque. Ils font partie du personnel de la capitainerie et ils sont venus pour tenter de rouler l'immense génois d'un grand voilier, amarré à quelques dizaines de mètres. La voile bât furieusement, en secouant violemment le mât et le bateau, ils m'expliquent qu'ils n'ont pas de manivelle pour tourner le winch de l'enrouleur, je leur passe une de mes manivelles, cinq minutes après l'incident est clos. Je leur donne les papiers du bateau et " buenas noches, vamos a dormir " Nous sommes vendredi 8 aout et il est 3H30, dans le port l'anémomètre indique encore des rafales à 35 nœuds, moi je suis à l'abri!
J'appelle Christine, que c'est bon, j'ai bien cru ne jamais atteindre ce port ...
Vendredi 8 aout 2008
8H30, la tempête est toujours là, parfois des rafales à 50 nœuds dans le port. Je vais à la capitainerie, il n'y plus de place pour les voiliers de 8m, pas de problème je reste au quai d'accueil même si je n'ai pas accès à l'eau et l'électricité, je récupère mon passe pour pouvoir profiter des douches et me dessaler, excellent !
Je téléphone à mon ami Roscoe en vacances avec sa famille à Argelès sur mer, avec sa gentillesse habituelle il me propose de venir me chercher pour passer quelques jours chez eux. J'accepte, j'ai besoin de me remettre de mes émotions et de toutes façons dans l'immédiat la météo est trop mauvaise. En attendant, j'inspecte le bateau, sur le pont pas de dégât sauf le filet à l'avant droit un peu arraché, autour de l'échappement la coque est toute noire, à l'intérieur je soulève le plancher: il y a un peu d'eau de mer probablement entrée par la descente ou par le circuit de la pompe de cale, c'est vite asséché et nettoyé à l'eau douce. Plus grave: le niveau d'huile du moteur est descendu en dessous du minimum, à régime maxi le moteur brûle son huile, j'ai donc frôlé la catastrophe...
Laurence, Iliana, Roscoe et sa maman viennent me chercher, après un petit moment à bord nous débarquons, j'en profite pour déposer mon passager clandestin dans un arbre sur le port, il est en pleine forme et disparaît vite fait dans les branches. Je passe deux jours très agréables chez Roscoe, nous irons faire un tour à Le Barcares et voir le Lydia, ce paquebot de 90 m ensablé volontairement en 1967 pour initier le développement d'une ville sur ce coin de plage jusqu'alors déserte. Nous irons aussi visiter Port Leucate envahi de vacanciers.
Lundi 11 aout 2008
Roscoe me ramène à Rosas, je pensais repartir le jour même, mais nous avons été beaucoup retardés par les bouchons à la frontière, et la météo n'est pas fameuse. Je décide de reporter mon départ. Nous mangeons ensemble dans un snack et Roscoe repart pour Argelès.
Je me félicite de ne pas avoir bougé,vers 15H l'anémomètre indique des rafales à plus de 30 nœuds et vers 15H30 à 49 noeuds!
Le bosco vient me demander de déplacer Zorrito, une place s'est libérée, il me précède avec son pneumatique et m'aide à m'amarrer sur pendille à la place C38. Maintenant j'ai de l'eau et de l'électricité. J'en profite pour rincer le pont à l'eau douce et compléter mon réservoir de 50 litres. J'essaierai de me connecter au réseau wifi du port mais sans succès: signal trop faible.
Dans l'après-midi je monte la route qui va vers le phare de Rosas, j'ai une vue du chemin que j'ai emprunté il y a trois jours pour arriver au port. Je constate alors que sans les voir je suis passé entre un récif et des parcs à poissons!
Le soir après avoir déambulé dans la ville, je vais payer ma place pour pouvoir partir tôt le lendemain, 5 nuits 212 € ! et c'est le tarif le moins élevé. Pour demain la météo annonce du vent variable force 2 à 4 en matinée puis NW 6 à 7, je verrai bien ce ne sont pas les ports qui manquent sur cette côte.
J'ai eu Gérald au téléphone, ex-capitaine d'Anémos, sa femme et lui sont à Jacou, on se verra peut-être si je rentre avant dimanche.
Mardi 12 aout 2008
7H45, je quitte le port de Rosas, je constate alors que le pilote ne fonctionne plus : plus d'affichage et un sifflement strident: séquelle de la tempête. C'est très fâcheux, j'ai l'habitude de me reposer sur lui la plupart du temps. Je suis sous voiles avec le moteur, le vent est variable et faible, barre amarrée Zorrito ne tient son cap que quelques minutes, je dois donc barrer. Cet incident me décide à rallier Argelès pour tenter de réparer et au pire acheter un nouveau pilote. Je contourne la péninsule de Cadaques que je peux voir vers 9h30, la côte rocheuse est très belle, à 10H05 je franchis le cap Creus, 12H17 je suis entre Port Bou et Cerbère: je rentre en France ! Ensuite ce sera le fameux cap Béar vers 13H, sous le soleil et vent léger, suivi aussitôt de Port Vendres et Collioure. Bientôt le port d'Argelès est en vue, je m'annonce à la VHF, un canot de la capitainerie m'attend à l'entrée du port et à 14H15 Zorrito est amarré, ça fait 6 heures et demi que j'ai quitté Rosas.
Après une bonne douche, je démonte le pilote : il y a des morceaux de joint du vérin au fond du boitier et sur le circuit imprimé je repère quelques cristaux de sel. Nettoyage au sopalin imbibé d'eau douce, séchage, graissage de la partie mécanique, essai : ça fonctionne ! Mais le boitier n'est plus étanche, plus tard il faudra changer le joint.
J'appelle Roscoe, il vient me chercher avec sa fille Iliana toujours ravie de monter à bord. Nous passons à Carrefour changer ma bouteille de gaz. Puis ce sera encore une soirée chaleureuse dans leur maison d'Argelès. Je préfère passer la nuit à bord pour être prêt à appareiller au plus tôt. Je suis passé régler ma place : 27 € c'est raisonnable comparé à Rosas!
Mercredi 13 aout 2008
Je quitte le port vers 7H50, j'ai d'abord une bonne brise de Nord jusqu'à 20 nœuds, je tire un bord vers le large jusqu'à 12H30, puis le vent faiblit. Je prévoyais initialement de faire escale à Port Leucate, mais le bulletin météo pour la nuit annonce du NW force 3 à 4 et que pour les jours suivants ça se dégrade, je décide de rentrer directement à Port Camargue.
Il me faut prévenir Christine, mais je suis trop au large pour capter le réseau. Je tire un bord vers la côte, et à hauteur de La Franqui, je contacte Christine.
A 15H15, je mets le cap sur le Cap d'Agde que je devine déjà au loin à environ 27 milles. Très peu de vent, je suis au moteur jusqu'à 17H30. Enfin à hauteur de Gruissan le vent de nord-ouest s'établit comme prévu autour de 17 nœuds. A 18H30 je devine Sète, je suis à 46 milles de Port Camargue, la mer est belle, tout va bien, ça sent l'écurie!
A 21H00 je suis au large du Cap d'Agde, et je croise des voiliers qui rentrent au port, je dois même ralentir pour en laisser passer un qui a priorité.
22H00, les lumières de la côte s'allument, moi aussi j'ai allumé mes feux, le vent faiblit parfois et je compense avec le moteur pour garder au moins une vitesse de 5 nœuds, je me fais chauffer du café pour rester vigilant.
23H00, je suis au large de Sète, le mont Saint Clair est comme un arbre de Noël, c'est superbe. Le vent souffle autour de 15 nœuds, l'air est doux et il y a un splendide clair de lune, c'est parfait!
A partir de minuit, je suis dans mon jardin: je vois Palavas et son restaurant tournant, Carnon, et La Grande Motte. Vers 2H00 j'approche de Port Camargue, je croise un autre voilier à peine visible dans l'obscurité, puis un chalutier qui sort du Grau du Roi, m'ont-ils vu ? Je me guide depuis un moment sur un des manèges de la fête foraine de Port Camargue : une grande tour éclairée en bleu. Je savoure ces derniers moments, en essayant de les graver dans ma mémoire.
Je distingue finalement les feux d'entrée du port, je ferle mes voiles, et je passe entre les jetées en obligeant les pêcheurs à remonter leur ligne à flotteur lumineux. Je suis comme dans un rêve.
Je retrouve ma place, quai 1, n°161, il est 2H55. La boucle est bouclée.
Rangement rapide à bord et je récupère ma voiture sur le parking, je suis serein.
Remerciements :
à l'équipage d'Anémos, Christine et Gérald, Armelle et Jean-Louis pour leur sympathique soutien
à Laurence, Iliana, Roscoe et sa Maman pour leur accueil à Argelès
à Richard et Corentin avec qui j'ai envoyé un spi pour la première fois
et surtout à Christine et Hugo, qui ont supporté mon absence pendant les week-end ou j'étais absorbé par ma préparation et celle de Zorrito et qui m'ont soutenu pendant mon escapade.